Néo-colonialisme et droit international :Quelle approche ? Une analyse du Dr Sâ Benjamin Traoré


Dans cette analyse le Dr TRAORE part de la célèbre chanson « j’accuse »du rappeur sénégalais Didier Awadi pour construire sa réflexion sur le rapport entre la nouvelle manière de coloniser le continent africain et les principes du droit international, aussi bien conventionnel que coutumier. C’est une analyse tintée de clairvoyance que la rédaction de la Revue vous invite à lire absolument.
Le Dr TRAORE a propos du « Néo-colonialisme et droit international : Quelle approche ?
Didier Awadi est un rappeur sénégalais qui s’est progressivement illustré comme l’une des voix les plus influentes de la scène musicale africaine. Cofondateur du mythique groupe Positive Black Soul (PBS), il fait partie des précurseurs du mouvement Hip Hop sur le continent. Si le groupe PBS connait un succès phénoménal auprès de la jeunesse africaine des années nonante, c’est à la faveur d’une carrière solo que Awadi trace son propre chemin. Rappeur résolument engagé, il s’est imposé sur le continent comme une figure emblématique du militantisme politique sur le front musical. Chantre inconditionnel du panafricanisme, il s’insurge constamment contre la mauvaise gouvernance qui mine la plupart des Etats africains et milite fermement en faveur d’une prise de conscience politique de la jeunesse africaine. Didier Awadi se définit lui-même comme « activiste musical, rebelle et marginal » (Ma révolution, 2015). Ainsi prend-il régulièrement position sur des questions de la vie politique aussi bien au Sénégal que dans d’autres pays africains. Son rôle de leader d’opinion le conduit à travailler sur des projets de promotion des droits des enfants avec des ONG comme Plan international. Chevalier de l’ordre des arts et des lettres au Sénégal et en France, Awadi est également l’auteur d’un film documentaire (« Le point de vue du Lion », présenté au Festival de Cannes) dont l’objectif est de poser différemment le problème de l’immigration. Auteur de grands succès commerciaux et malgré sa tendance un peu « bling-bling » ces dernières années, il ne fait pas de doute que son côté militant politique n’a pris aucune ride.
« J’accuse », tiré de l’album « un autre monde est possible » paru en 2004, est le titre qui retient notre attention. Comme on peut s’en apercevoir d’emblée, le titre est en lui-même évocateur, laissant tout de suite présager une tonalité juridique et en particulier judiciaire. L’auteur n’y voit autre chose qu’une « plaidoirie ». Incarnant un procès où il porte la tunique de Procureur, c’est un long chapelet d’accusations qu’il égrène tout au long du titre. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y a du monde sur le banc de ses accusés.
Si cette mise en scène renvoyant au procès et à son rituel est déjà, à lui seul, suffisant pour susciter l’intérêt et la curiosité du juriste, la chanson de Didier Awadi évoque davantage chez l’internationaliste un ensemble de principes, de règles, de concepts et thèmes auxquels celui-ci est familier. C’est aussi le rappel d’un certain nombre de faits internationaux qu’on note dans la chanson. D’une écoute attentive du titre, on retiendra notamment une certaine référence au principe de la souveraineté de Etats, précisément à son corolaire de non-intervention, d’une part, et une prise de position vis-à-vis de l’idée de justice pénale internationale, d’autre part.

1. Une dénonciation de la violation du principe de non intervention dans les affaires intérieures des Etats

La substantifique moelle du titre de Didier Awadi constitue une dénonciation de la violation de la souveraineté de certains Etats du fait de la politique interventionniste d’autres Etats. Plus précisément, le chanteur s’insurge contre la violation de l’interdiction du recours à la force dans les rapports entre Etats et plus largement contre les autres formes d’ingérence d’ « Etats puissants » dans les affaires intérieures d’ « Etats faibles ». Le ton est donné dès l’entame du morceau : « J’accuse les USA de complot contre l’humanité, de non-respect des résolutions du Conseil de sécurité ». Bien que le renvoi à l’expression « complot contre l’humanité » n’aille pas sans rappeler un certain concept de « complot contre la paix » devant le Tribunal de Nuremberg après la seconde guerre mondiale (renvoyant, à cette époque, au crime d’agression), ce terme est moins évocateur que l’accusation de violation des résolutions du Conseil de sécurité. Cette dernière nous place sans ambages dans le registre du droit international. Plus fondamentalement, la dénonciation de la violation du principe de non-ingérence apparait bien clairement plus loin dans le texte quand le musicien accuse les Etats Unis « d’ingérence dans des affaires privées » ; de même qu’il les « accuse de se prendre pour les gendarmes du monde. Arrêter Noriega, Président d’une république c’est immonde » ; ou encore quand il accuse « la France d’irresponsabilité devant l’histoire. Trop de coups d’Etat en Afrique sont commandités par eux dans le noir ».
Ces extraits suffisent à montrer que l’auteur décrit une société internationale où régnerait la loi du plus fort. L’intérêt de cette représentation réside dans l’accusation plutôt explicite de violation de l’interdiction du recours à la force. Et, de même que le vice rend hommage à la vertu, l’allégation de violation du principe révèle ici toute l’importance de celui-ci dans la société internationale. En effet, l’interdiction du recours à la force est certainement l’un des principes cardinaux de l’ordre juridique international, consacré par la Charte des Nations Unies et le droit international coutumier. De toute évidence, c’est la violation de cette règle par certains Etats que le chanteur dénonce.
Pour étayer ses allégations, le chanteur n’hésite point à recourir à tout un ensemble d’illustrations. Sont notamment citées l’intervention des Etats-Unis en Somalie ainsi que celle de 2003 en Irak, l’intervention au Panama en 1989, qui avait conduit à la capture du Président Noriega, ainsi que les frappes américaines contre la Libye dans les années 1980. On remarquera au passage que, si la plupart de ces interventions (spécialement dans les cas de l’Irak, de la Libye et du Panama) ont en effet été condamnées comme contraires au droit international, le cas de la Somalie paraît juridiquement plus problématique. Si, en son temps, les considérations d’intérêts géostratégiques n’ont certainement pas manqué dans la volonté américaine de soumettre au Conseil de sécurité l’adoption de la résolution 794 (1992), celle-ci a bel et bien été le fondement de l’intervention dirigée par les Etats Unis. Cette opération (malgré l’échec qu’elle a connu) ne posait donc, au regard du droit international, aucun problème sérieux quant à sa légalité.
Plus largement, Awadi s’insurge dans cette chanson contre les politiques interventionnistes des grandes puissances au-delà de la stricte interdiction du recours à la force et de l’agression. Pour la CIJ, la non intervention c’est le « droit de tout Etat souverain de conduire ses affaires sans ingérence extérieure ». Un certain nombre d’actes cités dans la chanson relèveraient plutôt en droit international de la violation de cette obligation de non-ingérence. Par exemple, lorsque le chanteur accuse la France « d’irresponsabilité devant l’histoire » parce que « Trop de coup d’Etat en Afrique [seraient] commandités par eux dans le noir… Aux Comores, au Dahomey, au Congo, au Rwanda, je m’arrête là …». Plus loin, il accuse également la Belgique « d’avoir tué Lumumba ». De même, il fait allusion à la mort du Président Thomas Sankara au Burkina Faso comme ayant été commanditée depuis l’extérieur par le « colon », en clair, la France. Mieux, il accuse « les pays membres du Conseil de sécurité, de semer la zizanie dans nos pays sous-développés. Pompiers pyromanes, ils vendent des armes ils sèment la mort… ». On ne peut non plus s’empêcher de voir dans le texte, une référence implicite à l’ingérence économique notamment financière dans la mesure où une allusion est faite à la dépendance monétaire que la France a toujours entretenue concernant le franc CFA avec ses anciennes colonies. Pas plus que pour les cas d’intervention par la force armée, il n’est pas ici question d’établir les faits ni la véracité de chacune de ces accusations. Il suffit pourtant de remarquer que le discours juridique en droit international n’est pas étranger à cette rhétorique. Les pays en développement se fondant sur la Charte des Nations Unies mais aussi sur la résolution 2131 (Déclaration sur l’inadmissibilité de l’intervention dans les affaires intérieures des Etats et la protection de leur indépendance et leur souveraineté) ou encore sur le principe de la souveraineté permanente sur les ressources naturelles ont, à de nombreuses occasions, dénoncé une ingérence étrangère dans leurs affaires intérieures. Dans ce sens, dans l’affaire Nicaragua, la CIJ a considéré que le soutien apporté par les Etats Unis à la rébellion des contras notamment sous la forme d’un soutien financier, d’entrainement, de fournitures d’armes, de renseignements et de soutien logistique constitue « une violation indubitable du principe de non-intervention ». On sait que bien plus tôt, dans l’affaire du Détroit de Corfou en 1949 la Cour mondiale rappelait déjà qu’ « entre Etats indépendants, le respect de la souveraineté territoriale est l’une des base essentielles des rapports internationaux ».

2. Une dénonciation de la justice pénale internationale comme une justice des vainqueurs

Ici, c’est la représentation d’ensemble que se fait le chanteur de la justice pénale internationale qui suscite le plus de curiosité. Celle-ci ressort clairement dans ce paragraphe de la chanson.
« On devrait juger Truman pour crime contre l’humanité. Comment peut-on accepter de telles atrocités. Hiroshima, Nagasaki, les séquelles sont toujours là ancrées. J’accuse George Bush d’être un véritable boucher. Mentir sur les armes chimiques, où est donc la moralité ? Tribunal Pénal International, fils laisse-moi rire. Instrument de propagande pour une politique de salir. Pour Nixon, pour Bush, pour Clinton c’est devenu moral; Mais pour Saddam, Milosevic et Pinochet là c’est immoral. Je ne juge pas, je ne dis pas que ces hommes c’est des saints. Mais je n’accepte pas d’être formaté CNN ABC, c’est malsain ».
Au-delà du registre plutôt moral que foncièrement juridique dans lequel il semble s’inscrire ici, Didier Awadi dresse le tableau d’une justice pénale internationale inéquitable, sélective et au service des plus forts. Faisant référence au tribunal pénal international comme « un instrument de propagande » (on ne sait pas très bien si parlant de ce dernier l’artiste renvoi à la CPI, car l’appellation tribunal pénal international est plutôt rigoureusement réservée aux juridictions mises en place pour l’Ex Yougoslavie et pour le Rwanda), il dénonce une justice sélective manipulée par les plus puissants. Qu’en est-il dans le discours juridique international ? L’accusation de partialité est constante voire congénitale à la justice pénale internationale. Dès sa naissance formelle, avec les procès de Nazis et ceux des criminels de guerre japonais, une virulente dénonciation d’une justice des vainqueurs est faite aussi bien par les accusés eux-mêmes que par certains juges dissidents ainsi que par une partie de la doctrine des internationalistes. On ne peut ici s’empêcher de penser à la célèbre opinion dissidente du juge indien R. Pal auprès du Tribunal de Tokyo. Pour lui, la création même de ce Tribunal pouvait « fort bien être perçue comme une manière de maquiller sous une apparence de justice des visées fondamentalement politiques ». La critique du juge indien porte aussi bien sur la mise en place du Tribunal que sur son caractère sélectif en ce que les procédures épargnent les dirigeants Alliés. Pour lui, il ne s’agit ni plus ni moins que d’une justice des vainqueurs ce qui, conduit à son ironique mais sévère conclusion selon laquelle «le seul crime international c’est de perdre la guerre ». Si le juge Pal dénonce le caractère unilatéral d’une justice qui ne s’acharne que sur les perdants, il ne remet pour autant pas du tout en cause la responsabilité des criminels japonais. Cette subtilité ressort également dans le texte de notre musicien qui ne prétend pas exempter les individus qu’il cite de leur responsabilité (ils ne sont « pas saints », dit-il). Des critiques du même type sont également revenues s’agissant du tribunal pénal international pour l’ex Yougoslavie. On a par exemple pointé du doigt l’absence devant ce tribunal de poursuites des crimes commis par l’OTAN. Il en a été de même pour le Tribunal pénal pour le Rwanda devant lequel certains ont dénoncé l’absence de poursuites des membres du FPR. Quant à la CPI, on sait qu’elle est l’objet de multiples accusations de sélectivité non seulement en raison du fait que jusque-là certaines situations n’aient jamais fait l’objet d’enquêtes et de poursuites devant elle (on pense aux situations où la Cour n’a pas daigner ouvrir d’enquête sérieuse malgré les allégations de crimes commis), mais aussi et surtout sur la partialité dans le choix des affaires à l’intérieure des situations (on pense notamment à toutes ces situations où la Cour n’a recherché des accusés que dans un seul camp). D’autres critiques se sont concentrées sur l’ingérence des grandes puissances à travers le Conseil de sécurité dans l’activité de la Cour. L’accusation d’instrumentalisation de la CPI a récemment culminé dans la décision des chefs d’Etats et de gouvernements de l’Union africaine de se distancier la Cour ; ce qui amène désormais à s’interroger sur l’avenir même de cette juridiction.

En conclusion, le droit international est largement convoqué dans cette chanson que nous livre Didier Awadi. Si l’auteur n’entend certainement pas en faire un usage technique se plaçant même parfois dans le registre de la légitimité ou celui de la morale, il n’en demeure pas moins qu’il mobilise directement ou implicitement des principes, concepts et thèmes chers à ce droit. Par-delà ceux qui ont été abordés ici on ne peut d’ailleurs s’empêcher de penser à ceux, comme le thème du développement et celui de l’immigration – bien connus du droit international – qui apparaissent en filigrane dans la chanson (pour des raisons de place, ces thèmes ne sont pas abordés ici). S’il fallait s’amuser à ranger Awadi dans un courant de pensée des relations internationales, il ne fait point de doute que sa lecture rejoindrait celle du « réalisme » tant il décrit une scène internationale faite de rapports de forces ou l’existence ainsi que la mise en œuvre du droit international dépend des intérêts des plus puissants. Mais la condamnation que fait l’artiste de la violation de certains principes montre implicitement qu’il reconnait l’existence d’un ordre juridique international dont, en dernier lieu, il souhaite de tous ses vœux le respect des règles. En ce sens, sa conception des rapports entre Etats, conception qui va au-delà des règles et principes formels qui régissent ses rapports pour en révéler les contradictions essentielles, nous semble rejoindre – bien que très caricaturalement- les courants critiques du droit international.

Une analyse du Dr  Sâ Benjamin Traoré

La rédaction

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *